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14/08/2015

"LA CLOCHE FELEE" DE BAUDELAIRE

    "La Cloche fêlée

Il est amer et doux, pendant les soirs d'hiver,
D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume,

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente !

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang,  sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts."

(Charles Baudelaire). 

 

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                      "Abbaye dans une chênaie" (1809) de Caspar David Friedrich.

07/06/2015

"PELERINAGE DE CHILDE HAROLD" DE LORD BYRON

Voici des extraits de poèmes aux vers enchanteurs de Lord Byron sur son séjour en Italie, la fragilité du bonheur, les illusions de l'amour :

 



"Je fus à Venise sur le pont des Soupirs,
Un palais d'un côté, de l'autre une prison,
Et je vis surgir ces constructions des vagues
Comme sous l'effet d'une baguette magique.
Un millénaire durant, l'ombre de leurs ailes
M'a recouvert et une Gloire mourante sourit
En pensant aux temps lointains où les peuples vassaux
Tournaient leurs regards vers les piliers de marbre du Lion ailé
Quand Venise régnait, assise sur ses cent îles.

..........

C'est de sa propre beauté que l'âme est malade
Et s'enfièvre de fausses créations. Où sont,
Où sont les formes que le sculpteur saisit ?
En lui seul.

Mais j'ai vécu et je n'ai pas vécu en vain ;
Mon esprit peut perdre sa force, mon sang son feu,
Et mon corps périr dans les pires tourments ;
Il y a en moi quelque chose qui découragera
La torture et le temps, et vivra quand je ne serai plus ;
Quelque chose qui n'est pas de la terre,
Et à quoi ils ne pensent pas,
Comme l'écho lointain d'une lyre muette,
Se glissera dans leurs esprits calmés, pour émouvoir
Dans des cœurs, aujourd'hui de glace, le tardif remords de l'Amour."

(Lord Byron : extraits du Pèlerinage de Childe Harold).

 

(Bibliographie : Lord Byron, la Malédiction du génie par Gilbert Martineau. Éditions Tallandier, 1984).

 

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                                "Palais Contarini del Zaffo à Venise" de Claude Monet.

20/02/2015

"PETITES MISERES D'HIVER" DE J. LAFORGUE

"Petites Misères d'hiver

Vers les libellules
D'un crêpe si blanc des baisers
Qui frémissent de se poser,
Venus de si loin, sur leurs bouts cicatrisés,
Ces seins, déjà fondants, ondulent
D'un air somnambule...

Et cet air enlise
Dans le défoncé des divans
Rembourrés d'eiders dissolvants
Le Cygne du Saint-Graal, qui rame en avant !
Mais plus pâle qu'une banquise
Qu'Avril dépayse...

Puis, ça vous réclame,
Avec des moues d'enfant goulu,
Du romanesque à l'absolu,
Mille Pôles plus loin que tout ce qu'on a lu !...
Laissez, laissez le Cygne, ô Femme !
Qu'il glisse, qu'il rame,

Oh ! que, d'une haleine,
Il monte, séchant vos crachats,
Au Saint-Graal des blancs pachas,
Et n'en revienne qu'avec un plan de rachat
Pour sa petite sœur humaine
Qui fait tant de peine..."

(Jules Laforgue)

 

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                            "Léda et le Cygne" (1531) par le Corrège.

19/12/2014

"STANCES" DE JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU

  "Stances

Que l'homme est bien, durant sa vie,
Un parfait miroir de douleurs,
Dès qu'il respire, il pleure, il crie
Et semble prévoir ses malheurs.

Dans l'enfance toujours des pleurs,
Un pédant porteur de tristesse,
Des livres de toutes couleurs,
Des châtiments de toute espèce.

L'ardente et fougueuse jeunesse
Le met encore en pire état.
Des créanciers, une maîtresse
Le tourmentent comme un forçat.

Dans l'âge mûr, autre combat,
L'ambition le sollicite,
Richesses, dignités, éclat,
Soins de famille, tout l'agite.
 


Vieux, on le méprise, on l'évite.
Mauvaise humeur, infirmité,
Toux, gravelle, goutte, pituite,
Assiègent sa caducité.

Pour comble de calamité,
Un directeur s'en rend le maître.
Il meurt enfin, peu regretté.
C'était bien la peine de naître !"

(Jean-Baptiste Rousseau)
 

 

 

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                                                "L'Ermite" (1889) de Mikhaïl Nestérov.



 

Jean-Baptiste Rousseau, poète français (1671-1741), héritier de Malherbe et de Boileau, est oublié de nos jours, malgré le succès rencontré de son vivant par ses Cantates et ses Odes.

Le Parlement le condamna au bannissement, en 1712, l'accusant d'avoir distribué sous le manteau des couplets calomnieux, l'Académie française lui ayant préféré l'écrivain et dramaturge Antoine Houdar de La Motte.

Jean-Baptiste Rousseau mourut à Bruxelles, âgé de soixante-dix ans.

12/12/2014

"LE POETE MALHEUREUX" DE NICOLAS GILBERT

   "Le Poète malheureux

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Savez-vous quel trésor eût satisfait mon cœur
La gloire : mais la gloire est rebelle au malheur ;
Et le cours de mes maux remonte à ma naissance.
Avant que, dégagé des ombres de l'enfance,
Je pusse voir l'abîme où j'étais descendu,
Père, mère, fortune, oui, j'avais tout perdu.
Du moins l'homme éclairé, prévoyant sa misère,
Enrichit l'avenir de ses travaux présents ;
L'enfant croit qu'il vivra comme a vécu son père,
Et, tranquille, s'endort entre les bras du temps.
La raison luit enfin, quoique tardive à naître.
Surpris, il se réveille, et chargé de revers,
Il se voit, sans appui dans un monde pervers,
Forcé de haïr l'homme, avant de le connaître...
Le Poète languit dans la foule commune,
Et s'il en fut en naissant chargé de l'infortune,
Si l'homme, pour lui seul avare de secours,
Refuse à ses travaux même un juste salaire ;
Que peut-il lui rester ?... Oh ! pardonnez, mon père,
Vous me l'aviez prédit. Je ne vous croyais pas.
Ce qui peut lui rester ? La honte et le trépas.

C'en est donc fait : déjà la perfide espérance
Laisse de mes longs jours vaciller le flambeau ;
À peine il luit encore, et la pâle indigence
M'entrouvre lentement les portes du tombeau.
Mon génie est vaincu ; voyez ce mercenaire,
Qui, marchant à pas lourds dans un sentier scabreux,
Tombe sous son fardeau ; longtemps le malheureux
Se débat sous le poids, lutte, se désespère,
Cherchant au loin des yeux un bras compatissant :
Seul il soutient la masse à demi soulevée ;
Qu'on lui tende la main, et la vie est sauvée.
Nul ne vient, il succombe, il meurt en frémissant :
Tel est mon sort. Bientôt je rejoindrai ma mère,
Et l'ombre de l'oubli va tous deux nous couvrir."
......................................................................... 

(Nicolas Gilbert : Le Poète malheureux.  Extrait)

 

 

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                                              "Le Poète voyageur" de Gustave Moreau.