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04/09/2015

"BRISE MARINE" DE MALLARME

     "Brise marine

La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! "

(Stéphane Mallarmé).

 

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 "Séducteur" (1952) de René Magritte.

14/08/2015

"LA CLOCHE FELEE" DE BAUDELAIRE

    "La Cloche fêlée

Il est amer et doux, pendant les soirs d'hiver,
D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume,

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente !

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang,  sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts."

(Charles Baudelaire). 

 

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                      "Abbaye dans une chênaie" (1809) de Caspar David Friedrich.

07/06/2015

"PELERINAGE DE CHILDE HAROLD" DE LORD BYRON

Voici des extraits de poèmes aux vers enchanteurs de Lord Byron sur son séjour en Italie, la fragilité du bonheur, les illusions de l'amour :

 



"Je fus à Venise sur le pont des Soupirs,
Un palais d'un côté, de l'autre une prison,
Et je vis surgir ces constructions des vagues
Comme sous l'effet d'une baguette magique.
Un millénaire durant, l'ombre de leurs ailes
M'a recouvert et une Gloire mourante sourit
En pensant aux temps lointains où les peuples vassaux
Tournaient leurs regards vers les piliers de marbre du Lion ailé
Quand Venise régnait, assise sur ses cent îles.

..........

C'est de sa propre beauté que l'âme est malade
Et s'enfièvre de fausses créations. Où sont,
Où sont les formes que le sculpteur saisit ?
En lui seul.

Mais j'ai vécu et je n'ai pas vécu en vain ;
Mon esprit peut perdre sa force, mon sang son feu,
Et mon corps périr dans les pires tourments ;
Il y a en moi quelque chose qui découragera
La torture et le temps, et vivra quand je ne serai plus ;
Quelque chose qui n'est pas de la terre,
Et à quoi ils ne pensent pas,
Comme l'écho lointain d'une lyre muette,
Se glissera dans leurs esprits calmés, pour émouvoir
Dans des cœurs, aujourd'hui de glace, le tardif remords de l'Amour."

(Lord Byron : extraits du Pèlerinage de Childe Harold).

 

(Bibliographie : Lord Byron, la Malédiction du génie par Gilbert Martineau. Éditions Tallandier, 1984).

 

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                                "Palais Contarini del Zaffo à Venise" de Claude Monet.

20/02/2015

"PETITES MISERES D'HIVER" DE J. LAFORGUE

"Petites Misères d'hiver

Vers les libellules
D'un crêpe si blanc des baisers
Qui frémissent de se poser,
Venus de si loin, sur leurs bouts cicatrisés,
Ces seins, déjà fondants, ondulent
D'un air somnambule...

Et cet air enlise
Dans le défoncé des divans
Rembourrés d'eiders dissolvants
Le Cygne du Saint-Graal, qui rame en avant !
Mais plus pâle qu'une banquise
Qu'Avril dépayse...

Puis, ça vous réclame,
Avec des moues d'enfant goulu,
Du romanesque à l'absolu,
Mille Pôles plus loin que tout ce qu'on a lu !...
Laissez, laissez le Cygne, ô Femme !
Qu'il glisse, qu'il rame,

Oh ! que, d'une haleine,
Il monte, séchant vos crachats,
Au Saint-Graal des blancs pachas,
Et n'en revienne qu'avec un plan de rachat
Pour sa petite sœur humaine
Qui fait tant de peine..."

(Jules Laforgue)

 

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                            "Léda et le Cygne" (1531) par le Corrège.

19/12/2014

"STANCES" DE JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU

  "Stances

Que l'homme est bien, durant sa vie,
Un parfait miroir de douleurs,
Dès qu'il respire, il pleure, il crie
Et semble prévoir ses malheurs.

Dans l'enfance toujours des pleurs,
Un pédant porteur de tristesse,
Des livres de toutes couleurs,
Des châtiments de toute espèce.

L'ardente et fougueuse jeunesse
Le met encore en pire état.
Des créanciers, une maîtresse
Le tourmentent comme un forçat.

Dans l'âge mûr, autre combat,
L'ambition le sollicite,
Richesses, dignités, éclat,
Soins de famille, tout l'agite.
 


Vieux, on le méprise, on l'évite.
Mauvaise humeur, infirmité,
Toux, gravelle, goutte, pituite,
Assiègent sa caducité.

Pour comble de calamité,
Un directeur s'en rend le maître.
Il meurt enfin, peu regretté.
C'était bien la peine de naître !"

(Jean-Baptiste Rousseau)
 

 

 

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                                                "L'Ermite" (1889) de Mikhaïl Nestérov.



 

Jean-Baptiste Rousseau, poète français (1671-1741), héritier de Malherbe et de Boileau, est oublié de nos jours, malgré le succès rencontré de son vivant par ses Cantates et ses Odes.

Le Parlement le condamna au bannissement, en 1712, l'accusant d'avoir distribué sous le manteau des couplets calomnieux, l'Académie française lui ayant préféré l'écrivain et dramaturge Antoine Houdar de La Motte.

Jean-Baptiste Rousseau mourut à Bruxelles, âgé de soixante-dix ans.