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08/01/2016

"DANS LES BOIS" DE VERLAINE

     "Dans les bois

D'autres, - des innocents ou bien des lymphatiques, -
Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,
Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux !
D'autres s'y sentent pris - rêveurs - d'effrois mystiques.

Ils sont heureux ! Pour moi, nerveux, et qu'un remords
Épouvantable et vague affole sans relâche,
Par les forêts je tremble à la façon d'un lâche
Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.

Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l'onde,
D'où tombe un noir silence avec une ombre encor
Plus noire, tout ce morne et sinistre décor
Me remplit d'une horreur triviale et profonde.

Surtout les soirs d'été : la rougeur du couchant 
Se fond dans le gris bleu des brumes qu'elle teinte
D'incendie et de sang; et l'angélus qui tinte
Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.

Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe
Et repasse, toujours plus fort, dans l'épaisseur
Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,
Et s'éparpille, ainsi qu'un miasme, dans l'espace.

La nuit vient. Le hibou s'envole. C'est l'instant
Où l'on songe aux récits des aïeules naïves...
Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives
Font un bruit d'assassins postés se concertant."

(Paul Verlaine : extrait des Poèmes saturniens).

 

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                                  Paysage de forêt marécageux de Jacob Van Ruisdael. 

13/11/2015

"COMME UN DERNIER RAYON..." D'ANDRE CHENIER


                    "Comme un dernier rayon...

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
Anime la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour ;
Peut-être avant que l'heure en cercle promenée
Ait posé sur l'émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière ;
Avant que de ses deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d'infâmes soldats,
Ébranlant de mon nom les longs corridors sombres,
Où seul dans la foule à grands pas
J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,
De juste trop faibles soutiens,
Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime ;
Et chargeant mes bras de liens,
Me traîner, amassant en foule à mon passage
Mes tristes compagnons reclus,
Qui me connaissaient tous avant l'affreux message,
Mais qui ne me connaissent plus..."

(André Chénier).

  

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                Portrait d'André Chénier par Joseph-Benoît Suvée.

09/10/2015

"LE SOUVENIR" DE POUCHKINE

    "Le Souvenir

Lorsque pour le mortel se tait le jour bruyant,
Quand par les rues muettes de la ville
S'étend l'ombre à demi transparente des nuits
Et le sommeil, prix des labeurs du jour,
C'est alors que pour moi se traînent en silence
Les longs instants d'une veille accablante.
Dans cette nuit oisive en moi brûle plus fort
Au fond du cœur la dent de mon serpent ;
De pénibles pensers, des rêveries se pressent
Dans mon esprit écrasé par l'angoisse.
Le souvenir déploie devant moi sans un mot
Son long rouleau, son parchemin sans fin.
Et relisant ma vie, écrasé de dégoût,
Je ne sais plus que trembler et maudire.
Et, amer, je me plains, mais les larmes amères
N'effacent pas les lignes douloureuses."

(Pouchkine)

(Traduction de Jean-Louis Backès. Bibliographie : Pouchkine par Jean-Louis Backès. Éditions du Seuil, 1966).

 

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             "Les Adieux de Pouchkine à la mer" (1877) de Répine et Aïvazovsky.

04/09/2015

"BRISE MARINE" DE MALLARME

     "Brise marine

La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! "

(Stéphane Mallarmé).

 

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 "Séducteur" (1952) de René Magritte.

14/08/2015

"LA CLOCHE FELEE" DE BAUDELAIRE

    "La Cloche fêlée

Il est amer et doux, pendant les soirs d'hiver,
D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume,

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente !

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang,  sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts."

(Charles Baudelaire). 

 

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                      "Abbaye dans une chênaie" (1809) de Caspar David Friedrich.